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Un patrimoine religieux et immatériel de la Picardie

Résumé — À Sénarpont, dans le département de la Somme, subsiste une pratique religieuse populaire rare : celle des arbres à loques. Associé au culte de saint Claude depuis la fin du XVe siècle, ce site conjugue dévotion chrétienne, rites de guérison et héritages symboliques plus anciens. Malgré la disparition des archives et des structures originelles, la pratique perdure, faisant de ce lieu un exemple remarquable de patrimoine immatériel vivant.

Mots-clés : patrimoine immatériel, religion populaire, arbre à loques, Picardie, Sénarpont, saint Claude.

BIENAIME, photographe,DOUCHET Victor, instituteur demeurant 318 rue Saint-Fuscien à Amiens AD80

Présentation du contenu

Photographies représentant l’arbre à loques et la niche abritant la statue de Saint-Claude à Sénarpont. La tradition prétend que l’Arbre de Saint Claude guérit les maladies de peau et les fortes fièvres.

Les deux premiers clichés (2 FI 1074/1-2) montrent les anciens ormes, déjà disparu lors de leur évocation par M. Crampon en 1936. Le troisième cliché (2 FI 1074/3) est postérieur à 1936 et l’endroit est différent.


Introduction

À la sortie du village de Sénarpont, à l’orée de l’ancien bois Ducrocq, se trouve un lieu singulier connu sous le nom d’arbre de saint Claude, également appelé arbre à loques ou, en picard, « l’friperie d’Saint-Gleude ». Ce site constitue un témoignage rare et toujours vivant du patrimoine religieux populaire de la Somme.


1. Origine historique : la peste et le miracle de 1499

L’origine du culte est précisément datée.

1.1 Le 7 mars 1499, Jean II de Monchy autorisa Jean d’Evrard de Lanaud à ériger une chapelle en l’honneur de saint Claude, à l’orée du bois Ducrocq, afin de rappeler un miracle qui eut lieu en cet endroit, lorsqu’on transportait à Sénarpont des reliques de ce saint.

Cette chapelle n’existe plus. Sur son emplacement se trouve aujourd’hui un arbre, auquel est fixée une statue du saint, objet de vénération. Les habitants du pays, qui ont une guérison à demander, suspendent aux branches de l’arbre des linges ayant touché le malade.

La chapelle fut détruite par les guerres, et l’on aurait accroché une niche contenant la statue du saint à un arbre voisin. Les croyances celtes et catholiques se seraient alors rejointes.

Ce premier épisode fonde durablement la réputation protectrice du lieu. Bien que le saint patron officiel de la commune soit saint Denis, la population adopte progressivement saint Claude comme saint protecteur, notamment lors d’épisodes ultérieurs de contagion : la peste touchant Neuville-Coppegueule et, plus tard, la grippe espagnole de 1918, que la tradition attribue encore à son intercession.

Depuis, les statues ont été dérobées et la chapelle a laissé place à un petit oratoire en béton, construit en 2002 par une famille reconnaissante.


2. Sources et traces documentaires

La littérature et les documents concernant les arbres à loques de Sénarpont sont rares. Les archives municipales sont presque vides et il faudrait consulter les archives du diocèse d’Amiens pour espérer trouver des informations sur ces pratiques populaires adossées au culte d’un saint.

2.2 1936 : une photographie montre une niche en bois avec une statuette de saint Claude accrochée dans un arbre ; on y devine des morceaux de linge suspendus aux branches. Les sociétés d’histoire locale des années 1970 relèvent encore la pratique.


3. L’arbre à loques et le rite de guérison

Le rite associé au site repose sur un geste simple : les fidèles suspendent aux branches de l’arbre des linges, étoffes ou vêtements ayant touché la partie malade du corps. Ces objets sont appelés localement des « mumies », terme désignant les loques porteuses du mal.

Le dépôt de ces tissus est censé entraîner la guérison des maladies de peau et des fortes fièvres.

Ce type de pratique, décrit par Arnold van Gennep, relève d’un rite de transfert symbolique : la maladie quitte le corps humain pour être absorbée par un élément naturel vivant. L’arbre devient ainsi un réceptacle du mal, tandis que le saint agit comme intercesseur.


4. Christianisme et héritages plus anciens

Si la pratique est pleinement intégrée à la dévotion chrétienne, elle conserve des traits très anciens. Les ethnologues ont souligné la continuité entre ces gestes et les cultes rendus aux arbres dans les croyances préchrétiennes.

À Sénarpont, ces deux dimensions se rejoignent : la niche abritant la statue de saint Claude fut un temps accrochée directement à l’arbre, renforçant visuellement et symboliquement cette union entre nature et sacré.


5. La prière traditionnelle à saint Claude

Sancte Claudi, ora pro nobis.

  • O glorieux Saint Claude, dès votre enfance, vous vous êtes consacrés au service de Dieu et l’avez servi fidèlement. Obtenez- nous de ne point être négligents et tardifs dans l’œuvre de notre salut.
  • Vous avez gardé votre cœur dans l’innocence par l’humilité, la prière et la vigilance. Obtenez-nous l’humilité et l’horreur du péché.
  • Élevé à l’épiscopat, vous avez été le modèle des pasteurs, enseignant la parole de Dieu et convertissant les pêcheurs. Conservez à votre peuple le don de la foi et l’obéissance à la Sainte Église.
  • Conduit par le Saint-Esprit, vous vous êtes retiré dans le désert et vous avez aimé la solitude. Obtenez-nous de fuir les dissipations et de penser à nos fins dernières.
  • Vous avez mortifié votre chair innocente par le jeûne et les travaux. Obtenez-nous l’esprit de mortification et de pénitence.
  • Vous avez chanté les louanges de Dieu pendant le jour et durant le silence de la nuit. Obtenez-nous l’esprit de prière.
  • Votre mort a été bienheureuse et votre âme a été portée par les anges dans le paradis. Obtenez-nous la grâce d’une sainte mort.
  • Votre corps a été préservé miraculeusement de la corruption du tombeau et glorifié par d’innombrables miracles. Soyez notre protecteur et secourez-nous par la puissance que Dieu vous a donnée dans le Ciel.
  • La très Sainte Vierge vous a nommé son fidèle serviteur, et a voulu que son saint Ordre de la Visitation fût établi en son honneur par votre intercession. Apprenez-nous la dévotion à la très Sainte Vierge notre Dame, et obtenez-nous son secours maintenant et à l’heure de notre mort.

Amen.


6. Transformations et continuité du site

Trois ormes centenaires sont à l’origine de l’appellation « arbre à loques ». Atteints de graphiose, ils sont abattus dans les années 1980. Les vêtements continuent toutefois de recouvrir les souches conservées, qui sont finalement incendiées en 1993.

La famille de Louisette Pitau est propriétaire du site de génération en génération. En 1994, son mari replante des arbres après l’incendie. Un nouveau feu détruit cependant le site en 2010.
En décembre 2019 deux nouveaux ormes ont été plantés,une protection de bois les entoure,elle protège les arbres et permet d’accrocher les loques.
Aujourd’hui, les ormes morts supportent encore les vêtements des croyants qui ne renoncent pas au lieu.

La chapelle d’origine ayant disparu au fil des conflits, un oratoire en béton fut édifié en 2002 par une famille reconnaissante, perpétuant la vocation spirituelle du site.


Conclusion : un patrimoine immatériel fragile

Les arbres à loques de Sénarpont constituent un patrimoine immatériel non institutionnalisé, transmis par la pratique plutôt que par les textes. Comme le soulignent les sociétés savantes locales dès les années 1970, la documentation écrite est rare, les archives municipales étant presque inexistantes.

Ce caractère fragile rend le site d’autant plus précieux. Il rappelle que le patrimoine ne se limite pas aux monuments de pierre, mais inclut aussi les gestes, les croyances et les mémoires collectives, témoins d’un rapport ancien à la maladie, à la nature et au sacré.


Notes et références

1.1 Dictionnaire historique et archéologique de la Picardie, Société des antiquaires de Picardie, 1909.

1.2 Bulletin de la Société d’émulation historique et littéraire d’Abbeville, juin 1973.


Bibliographie

– Van Gennep, Arnold, Les rites de passage, Paris, Émile Nourry (Librairie orientale et américaine), 1909.

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